Alzheimer, IA, cardiologie : ces femmes africaines qui font avancer la science
Pendant longtemps, l’Afrique a été perçue comme un terrain d’application de la recherche mondiale plutôt que comme l’un de ses moteurs. Cette vision appartient désormais au passé. Des laboratoires de Yaoundé aux centres de recherche de Princeton, en passant par les universités du Cap et de Tunis, une nouvelle génération de scientifiques africaines s’impose dans les domaines les plus stratégiques de la connaissance : neurosciences, intelligence artificielle, cardiologie, génétique, santé publique ou encore chimie environnementale.
Leurs travaux sont récompensés par l’UNESCO, influencent les politiques de santé internationales et contribuent à résoudre certains des défis les plus complexes de notre époque.
Une Camerounaise veut soigner l’Alzheimer grâce aux plantes africaine
Lorsque Sabine Adeline Fanta Yadang échoue au concours d’entrée en médecine, elle est loin d’imaginer que cet échec la conduira vers l’une des pistes de recherche les plus prometteuses en neurosciences appliquées en Afrique.
Chercheuse à l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales (IMPM) de Yaoundé, elle explore les propriétés thérapeutiques du souchet, une plante largement consommée en Afrique centrale mais encore peu étudiée scientifiquement. Son ambition : développer un lait thérapeutique capable de ralentir la dégénérescence neuronale associée à des maladies comme Alzheimer, Parkinson ou la sclérose en plaques.
Ses travaux lui ont valu le prestigieux Prix Jeunes Talents L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science, qui distingue chaque année les chercheuses les plus prometteuses d’Afrique subsaharienne.
Aujourd’hui en postdoctorat à l’Université d’Ibadan, au Nigeria, elle fait partie de cette génération de scientifiques qui transforme les savoirs traditionnels africains en innovations médicales à fort potentiel mondial.
Liesl Zühlke, la cardiologue qui a changé la vie de milliers d’enfants
Le 11 juin 2026, à Paris, l’UNESCO a distingué Liesl Zühlke, professeure à l’Université du Cap, lors de la 28e édition du Prix international Pour les Femmes et la Science. Sa spécialité : les maladies cardiaques pédiatriques.
Depuis plus de vingt ans, cette cardiologue sud-africaine se bat contre les cardiopathies rhumatismales, une maladie largement éradiquée dans les pays développés mais qui continue de toucher des millions d’enfants dans les régions les plus pauvres du monde.
Ses recherches ont contribué à repositionner cette pathologie comme un véritable enjeu de santé publique et non comme une fatalité liée à la pauvreté. Elles ont également influencé plusieurs recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des politiques nationales de santé.
Dans un continent où l’accès aux soins reste un défi majeur, Liesl Zühlke a démontré qu’une recherche scientifique rigoureuse pouvait avoir un impact direct sur la vie de milliers de familles.
Quand la chimie devient une arme contre la pollution
Autre figure majeure de la science africaine contemporaine : Priscilla Baker. Professeure de chimie à l’Université du Western Cape en Afrique du Sud, elle développe des capteurs électrochimiques ultrasensibles capables de détecter des polluants environnementaux à des niveaux infimes, tout en facilitant le diagnostic précoce de maladies comme la tuberculose, le diabète ou les pathologies cardiovasculaires.
Ses innovations lui ont valu le Prix international L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science 2025, faisant d’elle la première Sud-Africaine à recevoir cette distinction.
Dans la même lignée, la chimiste kenyane Catherine Ngila a marqué la recherche africaine grâce à ses travaux sur la chimie analytique et la nanotechnologie. Ses recherches, ont contribué à élargir l’accès à l’eau potable pour les communautés à travers l’Afrique.
Lauréate du Prix Kwame Nkrumah pour l’excellence scientifique et au Prix L’Oréal-UNESCO pour les femmes dans la science, Catherine Ngila continue de défendre les écosystèmes scientifiques inclusifs. Pour elle, l’avancement de la chimie est inséparable de l’avancement des personnes: faire en sorte que l’innovation serve la société, renforce l’équité et réponde aux besoins humains les plus fondamentaux.
Adji Bousso Dieng, l’Africaine qui place l’IA au service des découvertes scientifiques
L’une des trajectoires les plus impressionnantes de cette nouvelle génération est sans doute celle de Adji Bousso Dieng. Née au Sénégal, devenue professeure à l’Université de Princeton, elle est la première femme noire recrutée comme professeure permanente à la School of Engineering and Applied Science de l’institution américaine.
Là où la plupart des spécialistes de l’intelligence artificielle cherchent à améliorer la prédiction, elle poursuit une ambition plus audacieuse : permettre aux machines de générer elles-mêmes de nouvelles découvertes scientifiques.
À travers son laboratoire Vertaix, elle développe des modèles d’IA capables d’accélérer la découverte de molécules, de matériaux et de connaissances scientifiques inédites.
En 2026, elle a rejoint le premier panel scientifique international indépendant des Nations unies consacré à l’intelligence artificielle, aux côtés de 39 autres experts mondiaux chargés d’éclairer les gouvernements sur la gouvernance de cette technologie.
Quelques mois auparavant, elle recevait également le prestigieux NSF CAREER Award, doté de 500 000 dollars.
Son parcours illustre l’émergence d’une Afrique qui ne se contente plus d’adopter les technologies du futur, mais contribue à les inventer.
Les pionnières qui ont ouvert la voie
Si cette génération brille aujourd’hui sur la scène internationale, c’est aussi grâce à celles qui ont préparé le terrain.
La scientifique sud-africaine Tebello Nyokong, souvent surnommée la « Marie Curie africaine », a révolutionné la recherche sur la thérapie photodynamique utilisée contre certains cancers.
Au Cameroun, Rose Gana Leke s’est imposée comme une référence mondiale dans la lutte contre le paludisme et continue de former de jeunes chercheuses africaines à travers plusieurs programmes de mentorat.
En Tunisie, Habiba Bouhamed Chaabouni a contribué à transformer l’approche de la génétique médicale en Afrique du Nord grâce à ses travaux sur la consanguinité et le dépistage prénatal.
Au Sénégal, Fatou Sow a ouvert un autre front de la connaissance en devenant l’une des pionnières des études féministes africaines, contribuant à produire des cadres d’analyse enracinés dans les réalités du continent.
La revanche silencieuse de la science africaine
Ces femmes ont des parcours différents, mais elles partagent une même caractéristique : elles transforment des défis locaux en avancées scientifiques mondiales. Leur influence dépasse désormais les frontières du continent. Elles publient dans les meilleures revues scientifiques, siègent dans les plus grandes institutions internationales, orientent les politiques publiques et participent à la définition des technologies qui façonneront le XXIe siècle.
Dans un monde où les femmes représentent encore moins d’un tiers des chercheurs selon l’UNESCO, leur ascension marque une évolution profonde : l’Afrique n’est plus seulement un réservoir de talents scientifiques. Elle devient progressivement l’un des lieux où s’invente la science de demain. Et derrière chaque découverte, une réalité s’impose : la prochaine grande révolution scientifique pourrait bien parler avec un accent africain.
Danielle N.



