Farida Boubé Dobi : la scientifique nigérienne qui scrute l’espace pour protéger les réserves d’eau du Sahel

Alors que le Sahel est souvent associé à la sécheresse, aux pénuries d’eau et à la désertification, une jeune scientifique nigérienne s’attache à raconter une autre histoire : celle d’un immense trésor caché sous les pieds de millions d’Africains. À seulement 30 ans, Farida Boubé Dobi est devenue l’une des voix les plus prometteuses de la recherche environnementale africaine. Son ambition ? Utiliser l’intelligence artificielle, les satellites et les géosciences pour transformer les eaux souterraines en levier de résilience climatique et de développement économique.
Voir l’invisible
« J’aime dire que j’utilise des instruments qui sont en orbite autour de la Terre pour observer ce qui se trouve sous nos pieds. » Cette phrase résume à elle seule le parcours de Farida Boubé Dobi. Chercheuse postdoctorale à l’Institut des Géosciences de l’Environnement (IGE) de Grenoble, l’hydrogéologue nigérienne est spécialisée dans l’étude des eaux souterraines du Sahel, une ressource stratégique encore largement sous-exploitée malgré son potentiel colossal.
Dans une région souvent présentée comme condamnée au manque d’eau, ses recherches révèlent une réalité plus nuancée : le Sahel dispose d’importantes réserves souterraines dont la gestion pourrait transformer l’avenir de millions de personnes. Le défi n’est donc plus seulement de trouver l’eau, mais de comprendre son fonctionnement, sa disponibilité et sa capacité à soutenir les populations face aux chocs climatiques.
La première modélisation hydrogéologique du Sahel
La percée scientifique de Farida Boubé Dobi est majeure. Ses travaux ont permis de réaliser la première modélisation hydrogéologique du Sahel, un outil inédit qui aide à comprendre le comportement des nappes souterraines dans l’une des régions les plus vulnérables aux changements climatiques.
Grâce à une combinaison de télédétection satellitaire, d’intelligence artificielle et de modélisation environnementale, elle développe des outils capables d’anticiper les risques liés aux inondations, à la surexploitation des ressources hydriques et aux sécheresses prolongées.
L’enjeu est colossal. Le Niger disposerait d’environ 50 milliards de mètres cubes d’eau souterraine, dont seulement 20 % sont actuellement exploités. Pour les États sahéliens, mieux connaître ces réserves pourrait permettre de sécuriser l’approvisionnement en eau, renforcer la production agricole et réduire l’impact des catastrophes climatiques. « Mon travail consiste à comprendre le fonctionnement de ces ressources et à développer des outils d’aide à la décision pour leur gestion durable », explique la chercheuse.
Quand l’uranium menace les nappes phréatiques
Mais la chercheuse ne s’intéresse pas uniquement à la disponibilité de l’eau. Sa thèse de doctorat, réalisée à l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, a mis en lumière les conséquences environnementales de l’exploitation minière dans le nord du Niger. Ses recherches sur la région d’Arlit, l’un des principaux bassins uranifères africains, ont révélé l’impact des activités minières sur les ressources en eau souterraine.
Le constat est préoccupant. Selon ses travaux, certaines nappes ont enregistré une baisse pouvant atteindre 200 mètres en cinquante ans, une évolution susceptible de compromettre durablement l’accès à l’eau dans une zone déjà fragile.
À l’heure où les minerais stratégiques deviennent un enjeu mondial, ses recherches rappellent que la transition énergétique ne peut être dissociée des questions de durabilité environnementale.
Un parcours 100 % africain avant la France
Le parcours de Farida Boubé Dobi illustre également la montée en puissance de l’enseignement supérieur africain. Elle aime d’ailleurs se définir comme un « produit de l’enseignement supérieur africain ».
Née au Niger, elle poursuit ses études au Maroc où elle obtient un diplôme en sciences environnementales à l’Université Abdelmalek Essaâdi. Elle réalise ensuite son doctorat en Côte d’Ivoire avant de rejoindre la France pour ses recherches postdoctorales. Cette trajectoire panafricaine nourrit sa conviction que les grandes solutions africaines émergeront d’abord des compétences africaines. « La science, lorsqu’elle est bien faite et fondée sur des partenariats durables, transcende les frontières », affirme-t-elle.
Une chercheuse déjà couverte de distinctions
Rarement une carrière scientifique africaine aura connu une ascension aussi rapide. En quelques années seulement, Farida Boubé Dobi a accumulé les distinctions internationales : En 2022, elle décroche le prestigieux Prix L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science. En 2024, elle intègre le cercle très fermé des boursiers du programme Faculty for the Future de la Fondation Schlumberger, pour une durée de deux ans. 2025 est tout aussi dense : elle reçoit le Prix Campus France et intègre le classement Forbes Afrique 30 Under 30. Le 4 juin 2026, elle décroche encore le Prix Jeunes talents scientifiques.
Autant de reconnaissances qui consacrent non seulement l’excellence de ses travaux, mais aussi leur impact concret pour les populations sahéliennes.
Faire de la science un levier d’inclusion
Pour Farida Boubé Dobi, la reconnaissance internationale n’est toutefois pas une fin en soi. L’hydrogéologue veut utiliser sa visibilité pour défendre une cause qui lui tient particulièrement à cœur : la place des femmes dans les sciences.
Dans un continent où les femmes restent encore sous-représentées dans les filières STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques), elle multiplie les interventions auprès des jeunes filles et des étudiantes. « J’espère être un modèle pour les jeunes filles qui nous regardent », confie-t-elle.
Car derrière les cartes hydrogéologiques, les modèles climatiques et les algorithmes d’intelligence artificielle se cache une autre mission : montrer qu’une jeune femme née au Sahel peut aujourd’hui contribuer à résoudre certains des plus grands défis environnementaux de son époque.
La nouvelle génération de scientifiques africains
À travers son parcours, Farida Boubé Dobi incarne une nouvelle génération de chercheurs africains qui ne se contentent plus d’étudier les problèmes du continent : ils conçoivent les outils pour les résoudre.
Dans un contexte où le changement climatique menace directement la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau et la stabilité économique de plusieurs pays africains, ses travaux démontrent que la science peut devenir un véritable instrument de souveraineté.
Alors que le monde regarde vers l’espace pour comprendre l’avenir de la planète, Farida Boubé Dobi regarde, elle, sous la surface du Sahel. Et ce qu’elle y découvre pourrait bien changer l’avenir de toute une région.
Danielle N.



