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Aliko Dangote : comment l’industrialisation est devenue une stratégie personnelle

Ciment, sucre, engrais, et désormais la plus grande raffinerie d’Afrique, en pleine introduction en Bourse : depuis vingt ans, Aliko Dangote bâtit sa fortune sur une conviction simple, produire sur le continent ce que l’Afrique importe. Cette stratégie a fait de lui l’homme le plus riche d’Afrique. Elle fait aussi de son groupe un acteur si central qu’il se retrouve régulièrement accusé de vouloir dominer les marchés qu’il transforme.

Du négoce à l’usine

Né en 1957 à Kano, dans le nord du Nigeria, au sein d’une grande famille de commerçants, Aliko Dangote débute à la fin des années 1970 dans le négoce. Il importe et distribue des produits de base : ciment, sucre, riz. Le modèle est rentable, mais il dépend des devises, des ports et des décisions de fournisseurs étrangers.

Le tournant intervient au début des années 2000. Plutôt que de continuer à importer, Dangote décide de fabriquer sur place les produits qu’il vendait. Ce passage du commerce à la production devient la matrice de tout le groupe : identifier un bien massivement importé, construire l’usine qui le remplace, puis exporter le surplus vers les pays voisins.

Le ciment, modèle fondateur

Dangote Cement est la démonstration la plus aboutie de cette méthode. Selon Blueprint, qui a rapporté les résultats du premier trimestre 2026, le groupe affiche 55 millions de tonnes de capacité installée réparties dans onze pays, dont 35,25 millions au Nigeria. Son usine d’Obajana, dans l’État de Kogi, est la plus grande d’Afrique avec 16,25 millions de tonnes par an.

Le Nigeria, longtemps importateur de ciment, est devenu exportateur net de ciment et de clinker vers l’Afrique de l’Ouest et centrale. Selon BusinessDay, qui a rapporté les résultats semestriels du groupe, ces exportations ont progressé de 62,3 % au premier semestre 2026, à 1,1 million de tonnes, tandis que le bénéfice net atteignait 638,5 milliards de nairas.

Lors de sa journée investisseurs 2026, Dangote Cement a présenté plus de 50 % de parts de marché au Nigeria et une marge d’EBITDA de 47 %. Le groupe vise 80 millions de tonnes de capacité d’ici 2030, avec des projets en Côte d’Ivoire, en Éthiopie et à Itori, au Nigeria, et s’est coté en 2026 à la Bourse de Londres pour accéder aux capitaux internationaux.

La raffinerie, pari ultime

Le Nigeria, premier producteur de pétrole d’Afrique, a longtemps importé l’essentiel de son carburant. Dangote applique ici sa recette à une échelle inédite. Selon Daba Finance, sa raffinerie de Lekki, près de Lagos, a commencé à produire en 2024 après un investissement d’environ 20 milliards de dollars. Selon bne IntelliNews, conçue pour 650 000 barils par jour, elle a atteint sa pleine capacité en février 2026 puis testé une production de 700 000 barils.

Le pari commence à payer. Selon le prospectus d’introduction en Bourse, cité par Reuters via Engineering News le 8 septembre 2026, la raffinerie a dégagé un bénéfice après impôt de 1,82 milliard de dollars au premier semestre 2026, contre une perte de 476 millions sur l’ensemble de 2025. Selon Offshore Technology, Aliko Dangote a reconnu que ces profits avaient aussi bénéficié des perturbations d’approvisionnement liées aux conflits au Moyen-Orient et en Ukraine.

L’étape suivante est déjà lancée. Selon bne IntelliNews, le groupe prévoit 14,3 milliards de dollars d’investissements pour doubler la capacité à 1,4 million de barils par jour d’ici 2029. Pour la financer, il a ouvert le 14 septembre 2026 une introduction en Bourse à Lagos présentée comme la plus importante de l’histoire africaine. Selon Daba Finance, l’offre porte sur 4,1 milliards d’actions à 525 nairas, soit environ 1,6 milliard de dollars, pour une valorisation proche de 47 milliards. Selon TVC News, face à la demande, la période de souscription a été prolongée jusqu’au 27 octobre.

L’ambition dépasse le Nigeria. Selon Prime Business Africa, Dangote prépare une seconde raffinerie sur la côte kenyane, en partenariat avec les gouvernements d’Afrique de l’Est.

Une méthode plus qu’une série de paris

Derrière la diversité des secteurs, la logique reste la même. Elle repose sur trois piliers.

Le premier est la substitution aux importations. Dangote cible des produits dont la demande est massive, inélastique et payée en devises. Produire localement réduit la sortie de dollars du pays, ce qui en fait aussi un argument politique.

Le deuxième est l’intégration verticale. Le groupe contrôle la chaîne de la carrière au client dans le ciment, et associe à sa raffinerie des unités pétrochimiques et d’engrais. Moins d’intermédiaires signifie plus de marge et moins de dépendance.

Le troisième est l’échelle. Dangote construit des usines dimensionnées pour la région entière, pas seulement pour le marché national. Cette démesure assumée lui permet d’écraser les coûts unitaires et de devenir exportateur. Selon bne IntelliNews, Dangote Industries évoque un programme d’expansion global d’environ 40 milliards de dollars, du raffinage aux engrais.

C’est en cela que l’industrialisation est devenue chez lui une stratégie personnelle : sa fortune, classée première d’Afrique par Forbes et Bloomberg, ne vient pas d’un actif unique mais de la répétition méthodique d’un même schéma.

Le revers de la méthode : la tentation du monopole

Une stratégie fondée sur la substitution aux importations conduit presque mécaniquement à vouloir limiter ces importations. C’est le cœur du conflit qui oppose depuis avril 2026 la raffinerie à l’État nigérian.

Selon Arise News, Dangote conteste en justice les licences d’importation de carburant accordées à la compagnie publique NNPC et à plusieurs distributeurs, estimant que la loi sur l’industrie pétrolière ne permet d’importer qu’en cas de pénurie avérée. Toujours selon Arise News, la NNPC réplique qu’une telle restriction affaiblirait la concurrence, ferait grimper les prix et menacerait la sécurité énergétique, et que la raffinerie n’a pas démontré pouvoir couvrir seule la demande nationale. Les distributeurs de carburant se sont rangés du côté de la NNPC.

Le débat divise. Dans une déclaration rapportée par Arise News, Dele Oye, ancien président du secteur privé organisé, a estimé que c’est au contraire la raffinerie qui a brisé l’ancien monopole de la NNPC sur les importations. Pour ses critiques, un groupe qui domine déjà le ciment ne doit pas obtenir la même position dans le carburant.

Tout l’enjeu des prochaines années est là. L’introduction en Bourse ouvre le capital de la raffinerie à des millions de petits épargnants africains. Sa valeur dépendra en partie de la capacité du groupe à prouver que l’industrialisation peut profiter à tout le marché, et pas seulement à son fondateur.

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