Qui aurait imaginé qu’en se lançant dans la création textile sans formation en école de mode, Sarah Diouf verrait un jour Beyoncé, Naomi Campbell… porter ses créations ?

Crédit photo-Sarah Diouf-Instagram
Depuis Dakar, Sarah Diouf construit patiemment l’une des marques africaines les plus influentes de sa génération. Fondatrice de Tongoro, label de mode « 100 % Made in Africa », l’entrepreneure franco-africaine s’impose comme une figure incontournable d’une industrie créative africaine en quête de reconnaissance mondiale. En juillet 2025, une nouvelle consécration a confirmé cette ascension : Beyoncé apparaît sur la scène du Cowboy Carter Tour vêtue d’un spectaculaire chaps signé Tongoro, recouvert de cauris cousus à la main.
Derrière ce succès international se cache pourtant un parcours fait de résilience, de vision stratégique et d’un engagement profond pour la valorisation des savoir-faire africains.
D’un accident de la vie à la naissance d’une vision
Née à Paris de parents afrodescendants : mère centrafricaine et sénégalaise, père congolais-sénégalais, Sarah Diouf grandit principalement en Côte d’Ivoire avant de rejoindre la France au début des années 2000, dans un contexte de crise politique ivoirienne.
Passionnée par l’image et la communication, elle se dirige vers le marketing. Mais un accident de la route en 2008 bouleverse son parcours. Immobilisée pendant près d’un an, elle profite de l’émergence d’Internet et des blogs pour lancer Ghubar, un magazine digital consacré au luxe, à l’art et au lifestyle africains.
Pendant dix ans, ce média lui offre une compréhension globale de l’industrie de la mode. Sarah Diouf y observe notamment une contradiction majeure : alors que l’Afrique inspire de plus en plus les grandes maisons occidentales, les créateurs africains peinent à accéder aux circuits internationaux de distribution.
« Le vrai problème, c’était l’accessibilité et le marketing des produits africains », explique-t-elle dans un entretien accordé à Marie Claire en 2025.
Tongoro : une marque née entre Dakar et Paris
L’idée de Tongoro prend véritablement forme en 2015 lors d’un séjour au Sénégal. Inspirée par les habitudes vestimentaires locales : acheter du tissu puis faire confectionner des vêtements sur mesure, Sarah Diouf commence à porter ses propres créations.
Lors d’une Fashion Week à Paris, ses ensembles attirent immédiatement l’attention des professionnels du street style et des journalistes de mode. Face à l’engouement, elle comprend qu’il existe une véritable opportunité commerciale.
Quelques mois plus tard, elle lance une première capsule intitulée An African Dream. Le succès est immédiat : toutes les pièces exposées lors d’un pop-up parisien sont vendues en une journée. En 2016, Tongoro devient officiellement une plateforme e-commerce basée à Dakar.
Rapidement, les États-Unis deviennent le principal marché de la marque, représentant aujourd’hui près de 60 % des commandes.
Une marque africaine sans compromis identitaire
Tongoro signifie « étoile » en sango, langue de la République centrafricaine. Un choix hautement symbolique pour Sarah Diouf, qui revendique une identité africaine forte jusque dans le nom de sa marque. « Je voulais une marque africaine qui ne s’excuse pas d’exister », affirme-t-elle.
Cette philosophie se retrouve dans chaque collection. Inspirations sénégalaises, références à la culture Ndebele d’Afrique du Sud, hommage au masque spirituel Kumpo du sud du Sénégal : Tongoro se présente comme une vitrine contemporaine des cultures africaines.
Contrairement à certaines marques qui utilisent l’esthétique africaine comme simple tendance, Sarah Diouf cherche à raconter des histoires et à transmettre des héritages culturels.
Beyoncé, Naomi Campbell, Alicia Keys : l’effet Tongoro

Le tournant international survient en 2018 lorsque Beyoncé porte pour la première fois une création Tongoro grâce à la styliste Zerina Akers. Pour une marque âgée de seulement deux ans, l’impact est colossal.
Depuis, la relation entre Tongoro et la superstar américaine n’a cessé de se renforcer : tournée Renaissance, clip Spirit, puis Cowboy Carter Tour en 2025.
Mais au-delà du prestige, cette visibilité a permis à Tongoro d’ouvrir de nouveaux marchés et de crédibiliser davantage le « Made in Africa » sur la scène mondiale.
La marque habille également Naomi Campbell, Alicia Keys, Burna Boy ou encore Iman. En 2020, Tongoro figure parmi les 50 entreprises les plus innovantes du classement Fast Company.
Construire une industrie textile africaine
Au-delà du vêtement, Sarah Diouf porte une ambition économique : participer à la structuration d’une véritable chaîne de production textile en Afrique.
Tongoro produit localement au Sénégal, travaille avec des tailleurs et artisans africains et privilégie les matières sourcées sur le continent. Malgré les difficultés logistiques, le manque d’infrastructures et les défis liés à la production locale, l’entrepreneure refuse de délocaliser.
Pour elle, le développement du « Made in Africa » représente autant un enjeu culturel qu’économique. « Mon objectif est de créer une nouvelle dynamique pour la fabrication africaine et favoriser le développement économique et social des travailleurs artisanaux », souligne-t-elle.
Une mission personnelle devenue projet continental
Aujourd’hui installée à Dakar depuis dix ans, Sarah Diouf voit dans Tongoro bien plus qu’une marque de mode. Le projet lui a permis de renouer avec ses racines sénégalaises et de transformer une quête identitaire en succès entrepreneurial mondial.
À travers Tongoro, elle démontre qu’une marque africaine peut imposer ses codes, son esthétique et sa vision sans chercher à se conformer aux standards occidentaux.
Et tandis que Beyoncé continue de porter ses créations sur les plus grandes scènes du monde, Sarah Diouf poursuit son ambition : faire du « Made in Africa » non plus une exception, mais une référence mondiale.
Danielle N.



