Adji Bousso Dieng, la scientifique sénégalaise qui veut bâtir une intelligence artificielle plus diverse et plus utile à l’humanité

Adji Bousso Dieng-LinkedIn
À l’heure où l’intelligence artificielle redessine les contours de l’économie, de la recherche et des sociétés, une voix africaine s’impose parmi les figures les plus influentes du domaine. Adji Bousso Dieng, chercheuse sénégalaise, professeure à l’Université de Princeton et spécialiste reconnue de l’intelligence artificielle, fait partie de cette nouvelle génération de scientifiques qui ne se contentent pas de développer des technologies : ils réfléchissent également à leur impact sur le monde.
Originaire de Kaolack, au Sénégal, cette experte de renommée internationale milite pour une IA plus inclusive, plus diversifiée et davantage adaptée aux réalités des pays africains. Son parcours exceptionnel, qui l’a menée des salles de classe sénégalaises aux plus prestigieuses institutions académiques américaines, fait aujourd’hui d’elle l’une des personnalités africaines les plus influentes dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Une passion précoce pour la connaissance
Si son parcours impressionne, Adji Bousso Dieng l’explique avant tout par une passion constante pour l’apprentissage et la recherche. « Ce qui est resté constant dans ma vie, c’est mon amour de la connaissance. Je suis très curieuse et j’aime réfléchir », confie-t-elle.
Après avoir grandi au Sénégal, elle poursuit ses études supérieures en France avant de s’envoler pour les États-Unis. Diplômée de Télécom Paris, elle obtient ensuite une maîtrise à l’Université Cornell, puis un doctorat à l’Université Columbia, où ses travaux en apprentissage automatique sont rapidement remarqués par la communauté scientifique internationale.
Durant son doctorat, elle reçoit notamment une Google PhD Fellowship en machine learning, ainsi que plusieurs distinctions prestigieuses récompensant l’excellence de ses recherches.
Une pionnière à Princeton
En 2021, Adji Bousso Dieng rejoint l’Université de Princeton, l’une des institutions académiques les plus prestigieuses au monde. Elle y entre dans l’histoire en devenant la première femme noire à enseigner à l’École d’ingénierie et des sciences appliquées de l’université.
Professeure assistante en informatique, elle dirige aujourd’hui le laboratoire Vertaix, où elle mène des recherches à l’intersection de l’intelligence artificielle, des mathématiques et des sciences naturelles.
Ses travaux portent notamment sur le développement d’une intelligence artificielle capable de dépasser les simples fonctions de prédiction pour devenir un véritable outil de découverte scientifique.
Réinventer l’intelligence artificielle pour accélérer les découvertes scientifiques
L’une des contributions majeures d’Adji Bousso Dieng concerne ce qu’elle appelle l’« intelligence d’investigation ». Selon elle, les systèmes d’intelligence artificielle actuels présentent une limite importante : ils ont tendance à reproduire ce qu’ils connaissent déjà au lieu d’explorer de nouvelles possibilités.
Elle qualifie ce phénomène de « mode collapse » ou « effondrement de mode ». Dans ce scénario, les algorithmes privilégient les réponses les plus probables et négligent les pistes inédites où pourraient pourtant se cacher les grandes découvertes de demain.
Pour répondre à ce défi, la chercheuse développe de nouveaux modèles mathématiques capables d’encourager l’IA à rechercher activement la diversité, la nouveauté et les territoires scientifiques encore inexplorés.
L’objectif est ambitieux : utiliser l’intelligence artificielle pour découvrir de nouvelles molécules, de nouveaux matériaux, de futurs médicaments ou encore des solutions énergétiques révolutionnaires.
Une reconnaissance internationale
La qualité de ses travaux lui vaut une reconnaissance croissante au sein de la communauté scientifique mondiale. Elle a notamment reçu le prestigieux CAREER Award de la National Science Foundation (NSF), l’une des distinctions les plus importantes accordées aux jeunes professeurs-chercheurs aux États-Unis.
Cette récompense, accompagnée d’un financement de 500 000 dollars sur cinq ans, soutient ses recherches sur les nouvelles méthodes d’intelligence artificielle appliquées à la découverte scientifique.
Au fil des années, elle a également obtenu de nombreuses distinctions, parmi lesquelles : Le AI2050 Early Career Fellowship de Schmidt Futures ; Le Annie T. Randall Innovator Award de l’American Statistical Association ; Le Prix spécial Afrique de la Fondation Galien ; Plusieurs récompenses académiques liées à ses travaux en intelligence artificielle et en statistique.
Parallèlement à sa carrière universitaire, elle a été chercheuse au sein de Google DeepMind, l’un des laboratoires d’intelligence artificielle les plus influents au monde.
Au cœur du premier panel de l’ONU sur l’intelligence artificielle
En 2026, une nouvelle étape majeure est franchie lorsque les Nations unies la désignent parmi les 40 experts du premier Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle.
Comparable, dans son esprit, au GIEC pour le climat, ce panel a pour mission de fournir des analyses scientifiques indépendantes destinées à éclairer les gouvernements sur les enjeux liés à l’IA.
Pour Adji Bousso Dieng, cette initiative répond à une urgence mondiale. « L’intelligence artificielle progresse à une vitesse inédite. Beaucoup de décideurs perçoivent son potentiel, mais peinent encore à en comprendre toutes les implications », explique-t-elle.
L’objectif du groupe est donc d’aider à construire une gouvernance internationale plus équilibrée de l’IA, afin d’éviter que les décisions stratégiques ne soient concentrées entre les mains d’un nombre limité d’acteurs.
Une voix forte pour une IA africaine
Au-delà de ses recherches, Adji Bousso Dieng est devenue l’une des principales défenseures d’une intelligence artificielle pensée par et pour l’Afrique.
Elle estime que les systèmes d’IA actuellement dominants sont principalement alimentés par des données occidentales qui reflètent insuffisamment la diversité culturelle, linguistique et sociale du monde. « Les modèles les plus performants utilisent essentiellement des données issues de cultures occidentales. Ils ne reflètent pas la diversité des populations », souligne-t-elle.
Pour remédier à cette situation, elle plaide pour le développement d’IA locales, capables de mieux prendre en compte les réalités africaines. Cette vision s’inscrit dans une réflexion plus large sur la souveraineté numérique du continent.
Combattre la colonisation numérique
Adji Bousso Dieng n’hésite pas à dénoncer ce qu’elle qualifie de « colonisation numérique ». Elle cite notamment les pratiques de certaines grandes entreprises technologiques qui sous-traitent en Afrique des tâches essentielles au développement des systèmes d’IA, notamment l’annotation des données, dans des conditions souvent précaires.
Selon elle, le continent risque de reproduire dans l’économie numérique les mêmes schémas observés avec l’exploitation des ressources naturelles : fournir la matière première sans bénéficier pleinement de la valeur créée.
Pour cette raison, elle appelle à une meilleure protection des données africaines, à une rémunération plus équitable des travailleurs du numérique et à un investissement massif dans la recherche locale.
Un panafricanisme technologique
Pour l’avenir du continent, Adji Bousso Dieng défend également une vision pragmatique du panafricanisme.
Selon elle, l’Afrique doit renforcer sa coopération dans des domaines stratégiques tels que l’intelligence artificielle, la recherche scientifique et l’innovation technologique.
Plutôt qu’un discours politique, elle plaide pour une collaboration concrète entre chercheurs, universités, gouvernements et entreprises africaines afin de bâtir des infrastructures numériques communes et accélérer le développement du continent.
Inspirer la prochaine génération africaine
Convaincue que la transformation de l’Afrique passera aussi par l’éducation scientifique, elle a fondé The Africa I Know, une organisation à but non lucratif destinée à promouvoir une image positive de l’innovation africaine et à encourager les jeunes du continent à poursuivre des carrières dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques.
À travers cette initiative, elle souhaite montrer aux nouvelles générations que les Africains peuvent non seulement utiliser les technologies du futur, mais aussi les concevoir et les diriger.
Une ambition mondiale ancrée dans ses racines
Malgré sa carrière internationale, Adji Bousso Dieng reste profondément attachée à son pays natal. Elle n’exclut pas un retour au Sénégal, même si elle reconnaît que les infrastructures scientifiques et les ressources nécessaires à ses recherches ne sont pas encore pleinement disponibles.
Son parcours incarne aujourd’hui une vision ambitieuse de l’avenir : celle d’une intelligence artificielle plus diverse, plus éthique et plus accessible, capable de servir l’ensemble de l’humanité tout en donnant à l’Afrique la place qu’elle mérite dans la révolution technologique mondiale.
À travers ses recherches, son engagement et son influence croissante sur la scène internationale, Adji Bousso Dieng contribue à redéfinir le rôle de l’Afrique dans l’économie de la connaissance du XXIe siècle.
Danielle N.



