OMC : à Yaoundé, une conférence sous tension pour refonder le commerce mondial

La 14ᵉ Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’est ouverte le 26 mars 2026 à Yaoundé, dans un contexte international particulièrement tendu. Entre crises géopolitiques, fragmentation des échanges et remise en question du multilatéralisme, les membres de l’OMC se sont réunis avec un objectif clair : redéfinir les règles du commerce mondial.
Malgré les incertitudes, la Directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, affiche un optimisme prudent : elle espère que les ministres sauront dépasser leurs divergences pour faire avancer les dossiers prioritaires inscrits à l’agenda.
Un système commercial sous pression historique
Dès son discours d’ouverture, Ngozi Okonjo-Iweala a planté le décor : le commerce mondial traverse une crise sans précédent. « Nous ne pouvons nier l’ampleur des problèmes auxquels le monde est confronté aujourd’hui. Le système commercial mondial subit les pires perturbations de ces 80 dernières années », a-t-elle déclaré.
Pour la patronne de l’OMC, une réalité s’impose : « L’ordre mondial et le système multilatéral que nous connaissions ont irrévocablement changé. Nous ne pourrons plus les retrouver. »
Face à cette rupture, elle appelle à une refondation lucide du système : préserver ce qui fonctionne, corriger les failles et combler les lacunes d’un nouvel ordre commercial en construction.
Yaoundé, capitale mondiale du commerce pendant quatre jours
La Conférence ministérielle, organe suprême de décision de l’OMC, se tient tous les deux ans. L’édition 2026, organisée pour la deuxième fois en Afrique, rassemble plus de 2 000 responsables du commerce, dont plus de 80 ministres.
En accueillant ce sommet, le Cameroun s’impose comme un acteur diplomatique de premier plan. Pour Luc Magloire Mbarga Atangana, ministre du Commerce et président de la CM14, l’OMC reste un pilier essentiel de la stabilité économique mondiale. « L’OMC a contribué à instaurer la stabilité, la prévisibilité et la transparence des échanges internationaux. Elle a également favorisé l’amélioration du niveau de vie et l’intégration des économies », a-t-il rappelé.
Mais il insiste : l’institution doit évoluer. « La réforme doit aboutir à une OMC plus forte, plus efficace, capable de relever les défis actuels et de restaurer la confiance dans le système commercial multilatéral. »
Des avancées symboliques dès l’ouverture
La séance inaugurale a été marquée par un moment clé : la célébration de l’entrée en vigueur de l’Accord sur les subventions à la pêche, adopté en 2022 et effectif depuis le 15 septembre 2025, après ratification par les deux tiers des membres.
Autre signal fort : la Turquie a annoncé, par la voix de son ministre du Commerce Ömer Bolat, qu’elle ne s’opposerait plus à l’intégration de l’Accord sur la facilitation de l’investissement pour le développement (AFID) dans le cadre juridique de l’OMC.
Une conférence qualifiée de “tournant”
Pour Ngozi Okonjo-Iweala, cette conférence représente un moment décisif pour l’avenir de l’organisation. Les ministres devront notamment : définir un programme de travail pour la réforme de l’OMC ; trouver un compromis sur le commerce électronique et le moratoire sur les droits de douane ; avancer sur les négociations agricoles ; renforcer l’intégration des pays les moins avancés (PMA) ; examiner l’intégration de nouveaux accords plurilatéraux
« Quatre journées de travail intense et difficiles nous attendent. Il vous appartient de décider si vous souhaitez faire avancer l’organisation ou la laisser se fragmenter », a averti la Directrice générale.
Avant d’ajouter, sur une note d’espoir : « J’espère que la coopération prévaudra et que nous aurons le courage, pour reprendre Kwame Nkrumah, d’aller de l’avant. »
La réforme de l’OMC au cœur des débats
La question de la réforme domine largement les discussions. Les 26 et 27 mars, plusieurs sessions ministérielles sont consacrées à :
- les principes fondamentaux de l’OMC
- les mécanismes de prise de décision
- les enjeux de développement
- l’équité dans les échanges commerciaux
Ces échanges, encadrés par des ministres facilitateurs issus de plusieurs pays (Norvège, Royaume-Uni, Singapour, etc.), doivent aboutir à une déclaration ministérielle de Yaoundé.
Des dossiers sensibles sur la table
Le 28 mars, les discussions se concentreront sur des sujets clés :
- la réforme du règlement des différends
- les subventions à la pêche
- le commerce électronique
- l’agriculture
- le développement, notamment pour les PMA
Chaque thème vise à déboucher sur des orientations politiques concrètes et, si possible, sur des décisions formelles.
Une clôture décisive
Le dernier jour, une réunion informelle des chefs de délégation permettra de faire la synthèse des négociations. Les conclusions seront ensuite soumises à adoption lors de la séance de clôture officielle. Au-delà des textes adoptés, l’enjeu est plus large : restaurer la crédibilité du système commercial multilatéral dans un monde en recomposition.
Une Afrique au centre du jeu
En accueillant la CM14, le Cameroun offre à l’Afrique une tribune stratégique pour peser dans les débats mondiaux. Dans un contexte où le commerce international évolue rapidement, le continent entend faire entendre sa voix, notamment sur les questions de développement, d’équité et d’intégration.
À Yaoundé, une certitude s’impose : l’avenir du commerce mondial se joue aussi en Afrique.
Danielle N.



